Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Henry Le Bal , écrivain et dramaturge

Dimanche 26 mai : texte pour Le Parvis

26 Mai 2013 , Rédigé par Henry LE BAL Publié dans #Ecritures

« Celui qui m’a vu a vu le Père. »

 

             Pourquoi cette phrase de Saint Jean pour titrer un propos sur la Sainte Trinité ? Pour le verbe : voir. On connaît tous l’expression : « tu vois ce que je veux dire ? », qui signifie : « tu m’as compris ? ». Voir ou comprendre. On pourrait même dire : voir et entendre puisqu’on n’utilise souvent le verbe  « entendre » à la place de  « comprendre » : « je n’entends rien aux mathématiques ». Voir et entendre donc ; entendre la Parole. De là ce constat ouvrant sur un vaste champ de questions : où est passé le Père ? Où est passé l’Esprit Saint ? Je parle ici de peinture.

 

        Que s’est-il passé au XXe siècle pour que l’on assiste toujours aujourd’hui à deux lignes de forces convergentes :

a-      L’éclipse du Père et de la Trinité dans l’art religieux ?

b-      Le divorce entre l’art d’Eglise et le «  grand art » ?


            Les causes sont bien sûr multiples et tout aussi complexes que profondes. D’abord le XXe siècle émerge de mouvements nés de la Renaissance et de son nouvel humanisme, puis du siècle des Lumières et de sa « mort esthétique » de Dieu, de la Révolution Française avec le passage de Dieu à l’Être Suprême, puis du Romantisme avec son surgissement flamboyant du souverain Moi, jusqu’aux représentations du Divin par les symbolistes et la volonté de saisir l’instant seul des Impressionnistes (fi de l’Eternité !). Mais le XXe siècle s’ouvre sur la terre éventrée des tranchées de 14-18. Millions, tel est le mot, au pluriel, pour compter les morts. La pensée est confrontée au nombre, à une abstraction nouvelle. Les vents, le souffle, sont remplacés par des gaz mortels. Le ciel est obscurci par la fumée des obus. Les hauteurs ne sont plus visibles, ni compréhensibles. S’il reste une figure de Dieu c’est celle d’un Christ souffrant présent dans les tranchées. Et le reste de ce siècle ne sera plus ensuite que cette marche de l’humanité dans la découverte de l’épouvante, goulag, camps de la mort, populicide chinois par les famines… l’esprit ne résiste pas. La question du fils à son père à l’entrée de la chambre à gaz : «  où allons-nous ? » est sans réponse. C’est la question d’Isaac à Abraham : « où est l’agneau pour l’holocauste ? » Or, il n’y a eu nulle intervention de l’Ange du Seigneur.

 

          De là toutes ces représentations du Christ épousant notre condition d’homme mais la disparition des représentations du Père. Et que dire de l’Esprit ? Et avec l’Esprit, on aborde la question du divorce entre l’art d’Eglise et le « grand art ». Si l’art d’Eglise continue avec ses commandes, ses commissions d’art sacré et parfois ses écoles, force est de constater qu’on n’y retrouve plus, ou rarissimement, les grands noms de la peinture. Les noms du « grand art », ceux qui font les titres des revues, font courir le public de musées en galeries, ne semblent plus concernés. Et si un sujet demeure, comme source d’intérêt, c’est celui de la crucifixion (Dali, Picasso, …)

 

        Mais revenons à 14-18 avec cette terre s’ouvrant et engloutissant ces pauvres hommes de tous horizons sociaux, casques bleus ou casques à pointe, tandis que les premiers avions couvraient le bleu du ciel pour mitrailler le sol. À la différence par exemple de la grande peste du Moyen Âge (pour parler aussi de morts par millions), la Première Guerre Mondiale voit l’arrivée des reportages cinématographiques et photographiques.  Les visuels de la grande peste étaient picturaux. C’était une mémoire. Avec 14-18 la technique va permettre de voir des visages et des cadavres réels. Tout devient visible et transmissible. De là la naissance des nouveaux rapports entre le « grand art » et le visible. De là aussi, les rapports nouveaux entre le visible et le réel.

 

                   Quand Chagall peint des anges, ils ne sont pas uniquement présents dans des sujets religieux. Il peint des anges parce qu’il les voit. D’où vient que nous ne voyons plus Dieu, l’Esprit et les anges ? Qu’est-ce que voir ? Qu’est-ce que voir sans entendre ? Les nouvelles techniques du voir : télescope, photo, caméra, microscope, sont-elles l’unique œil du voir ? « Je suis le grand voyant », proclamait Rimbaud à l’orée du XXe siècle. Sommes-nous aujourd’hui, à l’orée de celui-ci, les grands aveugles ? Un ciel plein de trainées d’avions de ligne, de satellites, de tout ce qu’on veut, mais vide. Un visuel qui nous permet de voir pulsar et supernova, mais perdus dans un grand vide.  Un esprit plein de moi, de ça, de surmoi, mais seul, absolument seul. Peut-on encore peindre le Père, peindre l’Esprit ? Sans doute que oui, c’est le message du merveilleux verset de la fin de l’Apocalypse : « Vois comme je rends toute chose nouvelle ». La tradition bien sûr est pour demain. Mais en attendant… Qu’y a-t’il en nous que nous n’entendions pas, ou n’entendions plus, pour ne plus voir ?

 

Henry Le Bal

 

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article