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Henry Le Bal , écrivain et dramaturge

1 heure 1/4, les trois premières scènes

20 Novembre 2010 , Rédigé par Henry LE BAL Publié dans #Théâtre : 1H1-4

Tableau 1

• Dans un décor des plus sommaires, table, siège, lit, qui indique le plus extrême des dépouillements, les deux personnages sont habillés d'une façon banale, mais donnant cependant l'idée d'un anachronisme. Ils sont d'aujourd'hui alors que rien dans le décor ne restitue quoique ce soit du monde d'aujourd'hui. Une vingtaine d'années sépare les deux personnages.

Thomas.

Et quel est ton nom ?

Mathan.

Mathan, Mathan de Béthanie.

Thomas.

De Béthanie… Je comprends…

Tu étais présent ce jour-là ?

Mathan.

Non. Je gardais les moutons avec mon frère Eléazar. C'est Elioud, mon autre frère, l'aîné, qui nous a raconté le soir. Je me souviens que son histoire m'avait fait si peur que j'en avais fait des cauchemars toute la nuit et bien des nuits encore qui suivirent. Ce n'est que plus tard…

Thomas.

La résurrection de Lazare.

Mathan.

Oui. Depuis, mille fois ou plus certainement, je lui ai fait raconter et raconter encore l'histoire. Je crois que j'ai dû grandir et devenir homme avec ce récit. Pauvre Elioud à qui sans cesse, sans fin, je demandais toujours de nouveaux détails : qui a fait quoi ? Qui a dit ceci ou cela, et comment cela a-t-il été dit ? Lui était habillé comment ? Quel était le ton de sa voix… enfin… à l'infini. Quand j'y pense aujourd'hui, quelle patience fut celle de mon frère à toujours y revenir, pour moi, sans sembler se lasser.

Thomas.

Béthanie…

Mais je ne comprends toujours pas.

Mathan.

Quoi donc ?

Thomas.

Ça, cette … chose que tu attends de moi.

Mathan.

Je te l'ai dit.

C'est très simple : te peindre.

Thomas.

Oui, ça j'avais bien entendu. Mais pourquoi ?

Mathan.

Pourquoi ?

Thomas.

Oui, tu me vois… alors, me peindre ?…

Mathan.

Mais parce que je…

Thomas.

Non.

 

Reviens demain avec une autre réponse.

 

Nous parlerons encore…

Mathan.

Thomas…

Thomas.

Oui ?

Mathan.

Non rien, tu as raison, à demain…

 


Tableau 2

Même décor, mêmes personnages.

Thomas.

Avant que tu ne parles, bois un peu de cette eau.

Prends ton temps. Elle vient du jardin. Les paroles ont un goût nouveau quand on a bu à la source…

 

Alors ?… Nous en étions restés à ta curieuse demande. Et d'abord, peindre, dessiner, c'est un art. Où donc l'as-tu appris ?

 

Comment un enfant de Béthanie se fraye-t-il un chemin pour parvenir à rencontrer un maître en cette matière ?

Mathan.

Un tout jeune homme doit partir de chez lui. Un jeune homme qui se trouve chez un parent, commerçant à Éphèse. Puis là… les premières lectures, les premières rencontres, et les autres rencontres…

Thomas.

Je vois…

Mais enfin, cet art ?

Mathan.

Garder quelque chose.

 

J'ai vu à Éphèse des sculptures, des peintures vieilles de plusieurs siècles déjà. Des peintures sur des sujets très différents. La sculpture, j'y ai pensé un temps, mais ça ne correspondait pas à ce que j'ai su qu'il fallait que je garde… ce qu'il fallait garder.

Thomas.

Garder ? Mais tout est gardé. Tout ce qui a été vécu et dit, se transmet. Rien n'est perdu.

 

Garder ? Si tel est ton vrai but, suis-moi, accompagne-moi. Pour quelques temps encore je suis ici, où tu m'as retrouvé, logeant dans cette petite maison qu'on me prête.

Oui, suis-moi et je te raconterai ce qui a été dit, ce que nous avons vécu.

Et tu pourras l'écrire, fidèlement, afin que ça reste. Oui, c'est peut-être une bonne chose. J'ai tant à faire. Garder ?… Oui… Peut-être… Mais tout n'était pas de la parole. L'écrire ? Peut-être, pour atteindre d'autres lieux où je pourrais aller ? Oui, peut-être ? Encore que la parole se répand plus vite que les textes écrits.

 

Qu'en dis-tu ?

Mathan.

Je veux bien rester avec toi. Je veux bien te suivre et montrer tout ce que tu me raconteras, de ce qui s'est passé.

Mais toi, peux-tu me faire la grâce d'accepter ce que je te demande.

Thomas.

Décidément, je ne comprends pas. Ce qu'il y a à garder, est dans les paroles. Me peindre ? Mais qui suis-je moi, Thomas, pour que tu veuilles ainsi garder les traits de mon visage ?

Mathan.

Il ne s'agit pas de cela. Je veux garder ce moment sur lequel je ne peux mettre des mots…

Thomas.

Quel moment ?

Mathan

Thomas.

Parle. Sois sans crainte…

Mathan.

Je te vois, là, devant moi, et me voici me découvrant ne pouvoir te le dire. Je ne m'attendais pas à cela. Ma pensée est comme arrêtée…

 

Me permets-tu de laisser passer une nuit ? … Oui, revoyons-nous demain que j'ai le temps de me préparer à ton regard pour te parler de ce moment.

Thomas.

Comme tu voudras. Tu sais où me trouver.

Mathan.

À demain Thomas.

Thomas.

À demain…

 


Tableau 3

• Même décor.

 

Thomas.

Passé une bonne journée ?

Mathan.

Oh oui, pleine de pensées tournoyantes. Des pensées que j'avais crues si familières et qui sont venues et revenues à moi, certaines renversant ce que j'avais su d'elles, d'autres aussi étrangères que si je les avais eues à l'esprit pour la toute première fois.

Thomas.

Je connais ce… tournoiement.

 

Un peu d'eau ?…

• Mathan répond d'un signe par l'affirmative. Thomas le sert. Ils boivent en silence.

Thomas.

Je t'écoute…

Mathan.

Éphèse…

Thomas.

Oui, Éphèse, et…

Mathan.

C'est là que j'ai rencontré Jean, le frère de Jacques, fils de Zébédée…

Thomas.

Jean… Oh Jean…

Mathan.

Oui ?

Thomas.

Jean… C'était Jean… Il n'était pas comme nous… Te dire pourquoi ?… Non, je ne saurais…

• Thomas reprend de l'eau.

 

Il était comme nous tous, bien sûr, c'est pas ça que j'ai voulu dire, mais quand même, il avait quelque chose de différent, oui, de différent sur son visage, quand Jésus parlait. J'ai vu ça. Oui, je l'ai vu.

 

Quoi, je l'ignore… ou plutôt je crois savoir aujourd'hui, mais je n'arrive pas à mettre des mots, les mots qui conviendraient…

 

 

 

Entends-moi bien, Jeune Mathan, je suis aujourd'hui ici, là demain, pour raconter ce qui s'est passé. Rapporter avec fidélité les paroles prononcées.

Transmettre. Transmettre ce qui était de lui, Jésus. Mais moi, Thomas, je n’ai rien à dire. Rien à dire de moi…

 

Tu comprends ? Et Jean c'est… Oui… Quand Jésus parlait, sur son visage, le visage de Jean, il y avait quelque chose de pas comme nous… Et ça… moi, Thomas… tout ce que je peux faire, c'est de m'en souvenir. Le souvenir d'un visage, pour le reste… les mots sont ceux de Jésus…

Mathan.

Jean… Je l'ai beaucoup écouté…

Thomas.

Tu voulais faire son portrait à lui aussi ? Décidément…

Mathan.

Oh non. D'ailleurs à cette époque, dans ces moments où nous fûmes ensemble, l'idée de peindre ou de dessiner m'était complètement inconnue. Du moins au début. Moi je venais de Béthanie, je te l'ai dit. Et c'est à Éphèse, auprès de Jean, que j'ai commencé à …

Thomas.

À vouloir tout conserver, toi aussi, pour pouvoir transmettre à ton tour.

Mathan.

Oui, si l'on veut, au début du moins. Je notais tout dans ma tête, et le soir j'écrivais, de mémoire.

Thomas.

Alors pourquoi es-tu ici ? Tu veux nous retrouver tous, les uns après les autres, pour retranscrire les détails, que l'un ou l'autre aurait oubliés ?

Mathan.

Ce n'est pas de cela dont il est question…

Thomas.

Je t'écoute toujours…

Mathan.

Jean un soir m'a parlé d'une chose…

 

d'une chose te concernant, toi et toi seul… Et je suis là pour cette raison…

Thomas.

Voyons donc ce que cherche le jeune Mathan de Béthanie.

Mathan.

Oui, partons de Béthanie.

Thomas.

Béthanie… Je ne vois pas…

Mathan.

Jean m'a rapporté une phrase que tu as dite, toi, ce jour-là…

Thomas.

Moi ?

Mathan.

« Allons, nous aussi, et mourons avec lui. »

 

Cette phrase, c'est toi qui l’as prononcée.

 

Cela se passait quelques jours avant les évènements. Tous vous sentiez qu'il y avait un grand danger à se rapprocher de Jérusalem. Mais toi tu as dit :

 

« Allons (…) mourrons avec lui… »

Thomas.

Oui, j'étais prêt ce jour-là. Faut comprendre… Ce n'était pas du courage, non, sûrement pas, c'était juste qu'auprès de lui… c'était…

 

Enfin

 

Et tu es là pour cette phrase que j'aurais dite ce jour-là ? Ça n'a pas de sens.

Mathan.

Certes non… Mais ça commence à Béthanie, comme pour moi…

Thomas.

Je ne vois toujours pas…

Mathan.

Mais si, je crois…

Thomas.

Ah oui, Jean…

 

Il t'a raconté, n'est-ce pas ?

Mathan.

Oui.

 

Ce qui s'est passé après les évènements.

 

« Si je ne vois pas dans ses mains, la marque des clous (…) si je n'enfonce par ma main dans son côté, je ne croirai pas. »

 

 

Thomas.

Jeune Mathan… Ainsi donc, tu es l’un de ces hommes que les Grecs appellent les philosophes. Je comprends ton voyage d'Éphèse jusqu'ici. Du courage de Béthanie au… moi de Jérusalem…

Et entre les deux, Jésus qui ressuscite Lazare, puis la résurrection…

 

Beau sujet pour un jeune philosophe sans doute…

Mais je vais te décevoir, je ne fus pas Thomas le courageux, à Béthanie, j'étais juste avec Jésus, et auprès de lui je n'étais plus… c'était… c'était lui…

 

Quant à cette nuit où il apparut ressuscité auprès de tous, sauf moi…

 

Ça montre une seule chose, sans lui…moi…

 

Tu vois donc, apprenti philosophe, qu'il n'y a rien à tirer de moi.

 

Tu aurais du rester auprès de Jean, à Éphèse. Moi je suis ici aujourd'hui pour raconter ce qui a été fait et dit ; le raconter à des gens qui n'en ont jamais entendu parler. Toi, auprès de Jean, tu as tout entendu déjà. Note tout ceci, si tu penses qu'il faut le garder, tout ce que Jean t'a rapporté, transmets-le à ton tour. C'est la seule chose importante. La seule que tu doives faire à présent.

 

Maintenant, si tu souhaites me suivre dans la mission qui m'a été confiée et que j'accomplis ici, sois le bienvenu. Mais si tu le fais en philosophe, sache que…

 

Comment dire…

Mathan.

Thomas…

Thomas.

Oui ?

 

 

Mathan.

Il n'est pas question de ceci…

Tu te souviens, je veux te peindre.

Thomas.

Encore cette folie ?

 

Décidément, je ne te comprends pas du tout.

 

Qu'est ce qu'un jeune philosophe cherche dans le dessin et la peinture ?

Mathan.

Mais qui parle de philosophie ?

Moi ? Sûrement pas.

Je t'ai laissé dire mais en ce qui me concerne, je ne suis ici que pour une chose : te peindre.

Thomas.

Alors je te le redis, à mon tour, je ne comprends rien à tout ceci. À présent, il se fait tard. Demain une autre journée nous attend.  À chaque jour sa peine.

Mathan.

Alors à demain Thomas…

Thomas.

Décidément.

•Un homme qui était assis à une table, entre la scène et le public, se lève. C’est l’auteur.

L’auteur.

 

aux acteurs

Excusez-moi.

au technicien

Fred, c’est la lumière qu’on avait hier ?

Le technicien répond de la tête par l’affirmative.

L’auteur.

au technicien

Je ne sais pas, je trouve qu’elle fait moins « peinture ».

Le technicien lui répond par des gestes.

L’auteur.

aux acteurs

Excusez-moi.

L’auteur fait un geste aux comédiens pour leur demander de reprendre. Et il retourne s’asseoir à sa table.

La pièce est éditée après le Roman La Porte (Ed. L'äge d'homme)

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